Lecture critique de Kindeswe, appropriation du design

   L’exposition de design organisée par le Studio Ntakila, du 16 au 30 octobre 2025, et dont la thématique centrale était Kin-Kiesse, ville créative s’inscrit dans une démarche de déconstruction et de reconstruction inspirée de Jacques Derrida. "Déconstruire, ce n’est pas démolir, c’est montrer comment un ensemble s’est construit, pour en révéler les tensions et les failles." Écrivait Derrida


   Sous cette optique, Kindeswe déconstruit les méthodologies établies du design pour en proposer une reconstruction à partir d’une vision proprement kinoise. Un passage du général au particulier. Chaque déconstruction est aussi une reconstruction du sens.

   Dans cette perspective, chaque artiste a exploré le design selon sa propre démarche, son médium et son rapport à la ville.

    C’est là tout le sens de Kin-Kiesse, ville à plusieurs mains: exprimer la joie qui transparaît dans le regard d’un Kinois, malgré les stress et les chaos du quotidien urbain. Douze artistes et artisans, douze visions, douze manières d’habiter le design. Une croisée entre art et artisanat, entre génie créateur (poïen) et technè. 

Critique Talk
30 octobre 2025

    Dans une scénographie-cratère, les œuvres se sont entrechoquées : design industriel, graphique, d’espace et numérique. L’exposition a présenté un design pluriel, au-delà des conventions. Chaque œuvre portait une identité propre, révélant la diversité d’un imaginaire kinois en pleine mutation.

    Kin-Kiesse a su incorporer l’artisanat pour traduire l’atmosphère, le vécu et la texture de la ville: Tout dans UN.

    Cependant, une question s’impose : si la langue quotidienne du Kinois est le lingala, pourquoi avoir choisi Kiesse en kikongo plutôt que Bisengo ? Certainement, ce choix relève un geste d’ouverture, d’une résistance symbolique ou d’une réconciliation linguistique . 

  L'on notera encore que, les œuvres exposées, au-delà de leur mutisme, ont permis à chaque spectateur de rencontrer le passé, de se confronter à une mémoire en résistance face à l’usure du temps, à en croire l'œuvre de l'artiste Azgard Itambo. Kin-Kiesse met le Kinois face à lui-même, dans son imaginaire et sa vitalité.

      La scénographie, aérée et fluide, a facilité la circulation des visiteurs. À bien voir, l'organisation spatiale, met une puce à l'intellect, c'est-à-dire qu'elle rappelle le marché de Kinshasa, ce qu'on justifierait par le fait qu'il s'agirait d’une expo-vente vivante.

  On peut néanmoins s’interroger sur l’attitude que le scénographe voulait susciter chez le spectateur au fil de son parcours dans les artères de la salle d’exposition et sur la place que celui-ci occupe réellement dans cet espace. C'est certainement celle de quelqu'un perdu dans le silence des œuvres mais dont la vue du monde fou agaye.

Critique Talk à l'Institut Français 

    Un autre élément essentiel est celui du mouvement, de la vitalité créative à l’image de la ville de Kinshasa. Ces dimensions, que l’exposition a manifestement voulu exprimer, ont-elles été traduites par la scénographie ?

    Kinshasa, considérée comme ville de joie, de fine créativité porte la marque d’un concept qui transcende les définitions classiques du design. Mais, comment cet éclatement esthétique se manifeste-t-il ? À travers la pluralité des œuvres ou simplement la philosophie de l'exposition. La seconde hypothèse pourrait bien être considérée, mais elle conduit à une autre lecture : cette philosophie n’est culte que par ceux qui en maîtrisent les contours, et demeure occultée pour la majorité du public venu vivre ou découvrir l’art.

    De manière concise, Kin-Kiesse engage une relecture décoloniale du design, enracinée dans la réalité kinoise. Face à cette intégration du design dans le vécu quotidien, on se poserait la question de savoir omment le public peut-il réellement s’approprier cette exposition ?

     En quoi le design peut-il devenir un outil de transformation sociale, et non seulement une forme esthétique ? Ces deux questions ouvrent une nouvelle brèche de réflexion et d'approche de l'appropriation du design.



    Qu’à cela ne tienne : l’art, porteur de vérité, permet à l’humain de se voir en lui-même. L’art, miroir du monde, devient le lieu où se révèle l’Être, entendu ici comme Vérité.Chaque œuvre de cette exposition porte une parcelle de la Vérité que le spectateur reconnaît, comprend et incorpore dans son propre horizon.

  Ainsi, Kindeswe se révèle comme l’expression la plus intime et la plus éclatée de la vérité kinoise : celle d’un peuple qui transforme le chaos en création, et la joie en acte de résistance..


 Ikami Kiwu Jonathan

 Écrivain, éditeur, critique d’art

Chercheur indépendant en herméneutique philosophique

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