Entre rêve et réalité : lecture herméneutique de la chanson « Amour Illusoire » de Ferre Gola
Sachant que la musique est l'art de combiner le son d'une manière agréable à l'oreille dit-on. Ferre Gola y ajoute l’âme, la technicité, la voix maîtrisée et surtout une esthétique du sentiment. Ce single s'initie par :
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Naba ndoto na ngai, esi na dessina mobali na ngai«
Dans mes rêves, j’ai déjà peint l’homme de ma vie, mon prince charmant. »
Ce vers ouvre le bal d’une passion onirique. La femme amoureuse parle d’un être qui n’existe que dans ses rêves. Elle le façonne, l’imagine, lui donne forme comme un peintre sur sa toile intérieure. Ce n’est pas le prince charmant de Cendrillon, mais un idéal forgé dans l’intimité d’une âme. Il est certainement plus que celui-là. Elle présente un portrait de cet amour connu d'elle-même.
Portrait d'un amour-rêve
Teint naye chocolat café, taille mannequin.
« Il a un teint chocolat café, une taille mannequin»
Il est ici question d’un présentoir de la personne pour qui, elle est amoureuse. Elle détermine quelques détails de son homme. Taille mannequin, exprime une élégance, une stature corporelle sans excès. Et donc, son amour au teint chocolat-café, s'apparente au marron. Cette couleur traduit la douceur, le calme, et surtout la tendresse et la profondeur. L'homme rêvé est loin d'être éparpillé. Il est doux, fort et équilibré.
Na prénommé ye ma douceur sucrée, mon émir éternel.
« Je l’ai prénommée ma douceur sucrée, mon émir éternel. »
Elle le nomme. Et nommer, c’est faire exister. C'est une logique presque à la philosophie nominaliste, où l'existence dépend du nom. Ainsi donc, son amoureux devient existant, une entité à part entière : émir, douceur sucrée, prince du cœur. Le rêve prend chair dans le langage. Émir est le titre honorifique que portent les hauts dignitaires de la culture Arabe. Le prenant pour Émir, elle l'impose en elle comme un roi pour qui elle est reine. Un prince, pour qui elle est princesse. Cette approche tente la fidélité et la durée de leur amour.
Nzambe sala miracle, po na mona ye.
« Ô Dieu, fais un miracle, que je le voie»
Le vainqueur est celui qui continue à rêver, disait Nelson Mandela. Ce vers est un Je t'en prie, une supplique. Il met cette femme face à un désir effréné de voir concilier son rêve à la réalité. Il y a une spiritualité de confiance, croire, d'espérance capable de provoquer un miracle. L'amour n'est pas seulement ressenti. Il est espéré au point de faire implorer à l'être qui est au-dessus d'elle pour l'aider à avoir gain de cause de ses espérances
L'amour à deux facettes
C’est un amour étrange, un amour qui ne vit que dans mes songes, un amour qui me brule et qui me ronge, un amour illusoire qui m’emporte aux anges.
Ce refrain porte toute la charge du sens et de la poétique de cette œuvre artistique. L’amour est double : il brûle et ronge. Il élève et détruit. Ce contraste donne à l’œuvre un sens vrai de l'amour. On aime avec passion, et c'est celle-ci qui nous tue. On se souviendra du sens même de la passion. Du latin passio, elle fait souffrir. Seulement que cette souffrance est voulue et consentie. Il est de ces gens qui aiment souffrir. Qui aiment leur souffrance. L’on peut comprendre que si l’amour fait souffrir, c’est toujours lui qui guéri. Elle aime son amoureux imaginaire sans retour, sans preuve tangible. Et pourtant, elle aime.
Nayoka baloba : le spirituel attire le physique. Naboyi ba critiques, ndoto na nga sans polémique, ekokokisama un jour ekoya tokotana yango nga naye ensemble
Face aux critiques et polémiques qui tournent autour de son précieux rêve quand elle le raconte aux personnes réelles, elle les oppose à sa foi. Rappelant cet adage « le spirituel attire le physique », elle met en exergue cette pensée selon laquelle, le physique émane du spirituel. Tout ce qui existe a un parcours spirituel, il a été d'abord penser. On peut bien appréhender qu'on est d'abord avant d'être appelé à l'existence. Confiant à son rêve, elle brule d’espoir qu’un jour viendra, ils vivront ensemble, ils sortiront tous deux du rêve. On pourrait parler ici aussi de la loi d'attraction mais surtout, de la philosophie des idées de Platon. Car, elle est convaincue : ce qu’on rêve, on finit par l’obtenir.
Il vit ou ? Quelque part dans le monde. L’as-tu déjà vue ? Je le vois chaque jour, je parle avec lui, je marche avec lui, je dors avec lui. Vos questions chaque jour m’ennuies.
La protagoniste passe du monologue au dialogue. À ceux qui doutent de son bien-aimé, elle oppose sa foi. Une réponse à ceux qui s'offrent le luxe de lui poser des questions sur son prince Charmant. L’amour devient croyance. Et la croyance, certitude. Elle est l'image des illusions que les humains se font. Elle est dans l'optique de Oser rêver grand comme le monde. Pour elle, tout ce que les humains font, elle dit-elle le fait avec son émir éternel. L'idée derrière ce vers est celle d'éloigner ses détracteurs. Elle veut se complaire de son rêve. D'où cette réprimande : Vos questions chaque jour m'ennuie. Elle porte une armure de foi comme tout humain se complaît de son mensonge ! Ah oui ! La vie est en soi un mensonge, et chaque personne se complait de cela. Elle est si convaincu qu’aucune question ne peut l’empêcher de croire à son prince charmant. A chacune de ces questions, elle répond comme s’il était réel. Ceci avec des considérations des personnes réelles. Certains y voient un délire, d’autres une foi. Peut-être est-ce aussi une manière de vivre son mensonge avec cohérence.
Oyo ngai nayebi qu’il me dessine aussi. Un jour, on se verra, car la nature sait unir et réunir
Ce que je sache est qu’il me dessine aussi. Un jour on se verra, car la nature sait unir et réunir.
Le rêve est réciproque, affirme-t-elle. Elle croit que, quelque part, lui aussi la dessine. Il détermine sa taille, son teint, son sourire, il la prénomme. Et, il est aussi convaincu comme elle qu’un jour viendra où les deux tourtereaux (ils) finiront ensemble, par la force de la nature. Le destin finit toujours par réunir ceux qui ont été prédestinés. Deux montagnes ne se rencontrent jamais, mais, deux êtres humains peuvent toujours se rencontrer malgré le temps, la distance.
Cette foi en une réciprocité imaginée rend le rêve presque supportable. La nature – dit-elle – saura les unir.
Pour conclure
Amour Illusoire s’inscrit dans une continuité émotionnelle que Ferre Gola explore depuis sa reprise en français de Everything I Do de Bryan Adams et de Regarde-moi. Il y chante l’amour, le sacrifice, la passion dans une esthétique de la douleur douce.
Ferre Gola, à travers cette chanson, nous parle de ces amours intérieurs que chacun cultive en silence. Tout comme l'humain est ce qu'il mange, il est aussi rêve, et il devient ce qu’il rêve. Il est imagination. Ce que l’on rêve, ce qu’on veut, on en aura, on peut en avoir quand bien même le temps qui passe. C’est une sorte de musique qui donne espace à l’auto dérision pour pouvoir se réaliser, s’accepter pour mieux avancer. C’est un chant d’un bientôt, d’un croire à un demain erratique façonné par le désir. Ce chant est une poésie qui frôle "Rêve familier" de Paul Verlaine.
À rebours du carpe diem épicurien, Amour Illusoire nous invite à croire que demain est déjà là – dans le rêve, dans l’illusion, dans l’espérance. L'instant présent est toujours pensé, rêvé avant de le vivre. Le Un jour viendra, deviendra son instant présent.
IKAMI KIWU Jonathan
Écrivain,
Critique d’art,
Chercheur indépendant
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