Le Lac est devenue silencieux d'Aubin Mukoni

 Le World Press Photo Contest 2025, qui célébrait son 70e anniversaire en 2025, a reçu un nombre impressionnant de candidatures, avec 59320 photographies soumises par 3778 photographes de 141 pays. Ce volume considérable souligne la nature compétitive et le prestige du concours. Pour encourager une plus grande diversité de participants et une représentation plus large. Le concours a mis en place un modèle régional. Ce modèle divise le monde en six régions, permettant aux photographes de concourir via la région où leur travail a été réalisé, favorisant ainsi la reconnaissance des photographes locaux qui ont une expérience directe des histoires qu'ils documentent. 

La série primée dans la catégorie "Afrique - Histoires" s'intitule « Le lac est devenu silencieux » de MUKONI Aubin. Né en 2000, est actuellement basé au Nord Kivu, en République Démocratique du Congo. Décrit comme un « jeune photographe et vidéaste passionné ». Il utilise la photographie et la vidéographie comme moyen de communication et de sensibilisation. Son travail est dédié à la promotion de la paix et de la réconciliation. Malgré son jeune âge, son engagement envers ces idéaux transparaît dans sa documentation d'événements importants en RDC et dans la région des grands Lacs.

La série Le lac est devenu silencieux se concentre sur le majestueux lac Kivu, situé à la frontière entre le Rwanda et la République Démocratique du Congo. Elle explore le réseau complexe de dépendance, d'exploitation et de respect qui lie les populations à leur environnement naturel.

Le travail de Mukoni documente les turbulences et l'incertitude qui se cachent sous la beauté paisible des eaux et des communautés de pêcheurs. Celle-ci met en lumière les menaces qui pèsent sur la population de « sambaza » - une sardine locale - en raison de la surpêche et des usines d'extraction de gaz. Cette série aborde également les impacts du changement climatique, tels que l'augmentation de la fréquence des tempêtes, le réchauffement des eaux et la diminution des stocks de poissons, ainsi que la pollution due aux déchets plastiques. De plus, la série capture la vie quotidienne et le rôle crucial du lac dans la subsistance et la survie économique en tant que pêcherie vitale, source de nourriture et l'une des plus importantes réserves de gaz méthane.

Après ce tour d’horizon des problématiques qu’aborde Le Lac est devenue silencieux, il nous a semblé essentiel de laisser parler directement l’artiste. Plongeons désormais derrière l’objectif pour comprendre ce qui anime son engagement et nourrit son travail sur le terrain :

Qu’est-ce qui, dans votre parcours personnel, vous a poussé à saisir l’objectif pour devenir le conteur visuel que vous êtes aujourd’hui ?

— Depuis mon enfance à Goma, j’ai été témoin des réalités complexes de ma région. La photographie est devenue pour moi un moyen de donner une voix à ceux qui n’en ont pas, de raconter les histoires qui façonnent notre quotidien et de sensibiliser à des enjeux souvent ignorés.

Comment êtes-vous parvenu à collaborer avec des organisations et agences de presse internationales, et en quoi ces expériences ont-elles influencé votre vision du photojournalisme ?

— J’ai commencé par documenter les réalités locales, ce qui m’a permis d’attirer l’attention d’organisations et de médias internationaux. Ces collaborations ont enrichi ma perspective, me permettant de comprendre l’impact global des récits visuels et d’affiner mon approche pour capturer l’essence des événements.

Qu’est-ce qui a guidé votre approche artistique qui fait de vous un « témoin silencieux des luttes et des espoirs », un conteur de l’âme capturant l’éphémère avec une telle profondeur ?

— Je cherche à capter l’émotion, à révéler la beauté et la douleur qui coexistent dans chaque scène j’essaie  de créer des images qui résonnent, qui interpellent et qui suscitent une réflexion profonde sur notre monde.

Dans la série « Le lac est devenu silencieux », dont les photos ont été prises autour du 20 mars 2024, le lac Kivu est au cœur du récit : pourquoi ce choix de point focal et comment avez-vous abordé ses multiples réalités ?

— Le lac Kivu est un symbole puissant de refuge, de ressource, mais aussi témoin des tensions et des transformations environnementales. À travers cette série, j’ai voulu explorer ses multiples facettes, des défis écologiques aux réalités humaines qui s’y entremêlent.

Malgré votre jeune âge, votre travail vise la promotion de la paix et de la réconciliation : comment parvenez-vous à traiter des sujets comme la guerre à l’Est, les conséquences du génocide rwandais et la crise des déplacés, sans tomber dans les clichés ou les stéréotypes ?

— Je m’efforce de montrer la complexité des situations sans simplification excessive. Mon approche repose sur l’écoute et le respect des histoires individuelles, afin de révéler la dignité et la résilience des personnes affectées.

Dans la série « Le lac est devenu silencieux », vous naviguez entre enjeux géopolitiques, environnementaux, sociaux et économiques : votre démarche relève-t-elle avant tout de la dénonciation, ou revêt-elle une autre dimension ?

— Il ne s’agit pas seulement de dénoncer, mais aussi de sensibiliser et d’encourager une prise de conscience collective. Mon travail vise à provoquer une réflexion sur notre responsabilité face aux défis contemporains.

Comment vous êtes-vous senti après avoir appris que vous étiez lauréat de la catégorie « Afrique – Histoires » ?

— C’était un moment de grande émotion et de reconnaissance. Ce prix est une validation de mon engagement et une motivation supplémentaire pour continuer à raconter les histoires qui comptent.

Quels photographes, passés ou contemporains, ont nourri votre démarche esthétique ?

— J’ai été influencé par des photographes qui captent l’humanité dans ses nuances les plus profondes, tels que Sebastião Salgado, Finbar O’relly, Marco longari et bien autres par leur capacité à raconter des histoires puissantes à travers l’image m’a inspiré à affiner ma propre vision.

Quelles perspectives envisagez-vous pour vos prochains travaux ?

— Mon projet « Le lac est devenu silencieux » est loin d’être terminé. À travers les premiers chapitres, j’ai découvert une multitude d’histoires, de défis, et de nuances qui méritent encore d’être explorés. Mon ambition est de continuer avec ce projet qui transcende les frontières, en devenant une archive visuelle essentielle pour les générations futures et une source d’inspiration pour le changement. Ce projet est pour moi un engagement sur le long terme, une histoire en construction qui mérite de continuer à vivre et à évoluer. 

Notons que, même si le jury a salué l’approche du photographe, il a mis l’accent non seulement sur le lac Kivu, mais sur l’ensemble de la région des Grands Lacs, aujourd’hui véritable théâtre des tensions liées à ses ressources. Le lac Kivu n’est qu’un échantillon, choisi pour illustrer ce que d’autres cherchent à ravir. L’objectif de Mukoni agit comme un stylo que le lac use pour inscrire ses derniers instants avant qu’une autre réalité ne se profile. En contraignant le lac à lui souffler les revers de son histoire, Aubin nous pousse à envisager chaque recoin de son pays, notamment dans ce contexte géopolitique particulièrement tendu à l’Est.

Cette exploration confère à son travail une dimension à la fois patriotique et esthétique : elle suscite en nous l’émerveillement face à des trésors méconnus, nous rappelle ce que nous risquons de perdre et nous invite à redécouvrir chaque jour notre pays sous un angle inédit. Ainsi, la série devient un hommage vibrant à la terre congolaise et à ses habitants, célébrant la beauté de ses paysages tout en révélant l’urgence de les préserver.

Wa Mulenda

Critique d’art

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