Kinshasa, dernier arrêt du Kindeswe Tour 2025 - Un terminus retro et inventif
Du 16 au 30 octobre 2025, à l’Institut Français de Kinshasa, la tournée pose ses valises sous le thème « Kin Kiesse, ville créative », un design ancré dans la débrouille, l’innovation et la mémoire locale.
Après Ouagadougou, Cotonou et Paris, le tour s’achève là où tout a commencé : à Kinshasa. Le point de départ. Mais ici, un terminus n’est jamais une fin : c’est souvent le début d’un nouveau chaos, d’une nouvelle effervescence.
L’exposition initiée par Tankila Studio, sous le commissariat de Jean Kamba, réunit douze artistes venus de la RDC, du Mali et d’Autriche. Ensemble, ils explorent la matière, la mémoire et la créativité urbaine. Scénographié par Israël Nzolo.
Le qui cherche !
«Kalayi ngandu, kalayi technique » ; « Travaillez prenez de la peine » ou « Article 15 : Débrouillez-vous » autant de termes ou d’expression populaire pour exprimer la débrouillardise à Kin. Souvent prononcée avec emphase ou un ton ironique et parfois avec un zest d’admiration.
En épinglant quelques ouvrent tels que : « Sanduku » le bar encastré de 90 x 144 cm, constitué principalement de bois, verre, chaine etc... Proposé par le designer Tankila Tankey illustre très bien cette propension kinoise à bondir sur la moindre occasion pour créer une opportunité commerciale. Toute une économie dont personne ne nierait les bénéfices.
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| Œuvre de Jean-Jacques Ntankwey |
Les quarante bouteilles en plastique couplées deux par deux et les neuf canettes qui composent l’installation symbolisent toute une économie parallèle : celle des chailleurs et bana mayi qui slaloment entre les wewa, les combis et les esprits de mort.
Mais, si les produits qu’ils vendent proviennent souvent de circuits douteux ou d’investisseurs étrangers, leurs maigres revenus ne reflètent pas les efforts qu’ils déploient au quotidien. Ces braves débrouillards demeurent les maillons faibles d’une chaîne économique qui ne leur profite presque jamais.
Coup-direct 2.0
« T-Confort » de Marcus Bila fait appel à notre pan de la société. Son œuvre place la poursuite du confort au cœur de son travail. Avec « T-Confort » pas de besoin de se positionner comme une grenouille pour lâcher son colis. Bila met l’accent sur la sensation de bien-être car tout le monde mérite de vivre dignement comme le stipule l’Article 1 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits ». Alors pas de honte à se mettre sur le trône que Marcus nous propose. Inspiré du « Kikoso » une installation faite vite fait avec le moyen de bord : quatre tiges qui officient comme des piliers dont quatre pagnes viendront s’accrocher en nœud pour jouer le mur, et mettre l’intimité à l’abri des regards. Tel le figure les trois photographies derrière l’œuvre, constitué de plâtres, résine et métaux.
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| Œuvre de Marcus Bila |
Elle, l’œuvre, est un croisement de deux classiques : la « toilette à cuvette » (WC à l’européenne) et la « toilette à la turque » (ou toilettes à la position accroupie). La fusion de ses deux donne naissance à quelques choses d’hybride où la lunette, l’anneau ovale où l’on se pose est remplacé par un demi-cercle, un U inversé qui rappelle le signe de l’intersection en mathématique ou un fer à cheval. Le U inversé prend appuie sur quatre piliers, qui ferait croire à une chaise sans siège. Juste en dessus, un grand parvis pour repose-pied, au centre de celui-ci un trou. Ce trou placé au milieu des quatre piliers juste au-dessus du U inversé. L’artiste-désigner met à jour cette installation qu’on retrouve dans les zones rurales. « T-Confort » ou « Coup-direct 2.0 » susciterait bien l’envie d’y poser, histoire de tester ce nouveau trône !
Vintage et surtout écologique
Consolée Katungu et Azgard Itambo, les deux artistes font un petit bon de dix années en arrière. Ils nous offrent quelque chose old-school et authentique. L’une, Consolée Katungu nous livre des paniers tissés grâce à des fibres synthétique est l’aïeul de tous ses plastiques (sachet marquet, viva, Obama, vareuse...) qui pullulent les marchés et polluent la ville. Le Kitunga, en lingala, en bon ascendant porte jusqu’aujourd’hui des qualités que sa ligné a du mal à porter. Multitâches, Solide, à l’épreuve de la chaleur et du froid, facile à manier, et surtout très écologique. L’œuvre de Consolée renforce sa place dans cette exposition, rappelant que le Kitunga faisait partie de l’arsenal de ménagère des mères au foyer. Mais aussi nous renseigne ce qu’était la société à l’époque, dans sa consommation. Une société à la consommation utilitaire et modérée. Les Kitunga de Consolée Katungu porte cette part de mémoire de la société d’antan.
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| Œuvre de Consolée KATUNGU |
L’installation immobilière d’Azgard Itambo emboite le pas. Il nous présente trois chaises en métal. Des chaises dites « Kiti ya matanga ». Il ne laisse pas ses trois mobiliers muets. Ses Kiti ya matanga s’expriment au travers d’une narration de la vidéo expérimentale. Par la voie d’une mère de famille qui raconte le périple de sa famille entre Kinshasa et Kisangani au travers de ses chaises qui ont survécu à l’entrée de l’AFDL... Un mobilier à la base n’était réservé qu’au bar dans le travail d’archives d’Itambo porte non seulement un part d’une histoire familiale mais aussi nationale.
Upcycling à la Bile !
Papy Bile n’est pas allé de main morte lors de cette exposition. Il donne ce caractère chic et minimaliste à ses mobiliers. La table « Essence brute » en bois massif d’Afromosia récupéré et pieds en métal brut en dit tant. Vu du dessus, elle ressemble à une planche surf. Ou la planche du Surfer, l’antagoniste dans le film Les 4 fantastiques. Le reflet de la lumière sur la surface appelle au repos. Et séduit à la vue. Ce qui caractérise ce meuble c’est ce nombril approximativement au centre de la table. Cette petite cuvette tout noire ferait penser à un cendrier incrusté.
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| Œuvre de Papy Bile |
L’artiste à l’instar du recyclage traditionnel pratique de l’ « upcycling ». Il cherche à augmenter la valeur esthétique ou fonctionnelle de l’objet. A partir de cette technique, le fauteuil drive justifie cette méthode. Pas de bois cette fois. Il récupère le siège d’une ancienne Mercedes A180. Il reconduit non seulement l’assise mais aussi le légendaire confort de la célèbre marque allemande. Pour allier l’utile à l’agréable, il accompagne le siège de deux pneus baffle et amplificateur : pnb74 Sound. Il reconduit le squelette du pneu. Le corps de ceux-ci est constitué des baffles. Pas besoin d’être un fan des bolides ou de la mécanique pour rêver de s’y assoir. L’artiste redonne plus qu’une vie à ses objets qu’on retrouve la généralement chez les quado.
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| Œuvre de Papy Bile |
D’autres artistes ont contribué tel : Carmen Egger, venu d’Autriche, avec une vidéo expérimentale « Le marécage » ; Cédrick Sungo, de la RDC, présente une sculpture (d’assemblage fer béton soudé, tissage et filage de fil de fer et d’éponge métallique) « Kin nde Yang’oyo » ; Joyce Nath Tshamala expose trois tableaux de peinture mixte sur classeurs : « Regard vide », « L’ombre du confort » et « Sans titre » ; Samuel Mwani quant à lui propose une série tryptique nommé « Identités imaginaires » et « Eboka » recyclage de mortier et broderie sur bandana. Jonathan Mwakwila par une impression sur toile, se présente avec deux tableaux « La recherche de l’eau » et « Espérance de vie ». L’une des voies féminines, Solange Kibunga a offert une variété d’œuvres fait avec des perles de bois : sacs (différentes tailles), porte-mouchoir pour véhicule, pot de fleur, assiette pour fruits, boucle d’oreille, collier ou chainette... Et John Kalopo du Mali a fait parvenir cinq photographies dont « Mopti mémoire d’eau et d’art », « Créer pour vivre, forger pour exister », « Le poids du refuge », « Entre création et débrouille » et « La rue façonne, la calebasse parle » qui fait office d’affiche officielle de l’exposition.
Un terminus plein de promesses
L’exposition du Kindeswe Tour 2025 à Kinshasa se referme comme une parenthèse vivante, un miroir fidèle de la ville qu’elle célèbre. Interactive, foisonnante d’idées et de trouvailles, elle a su mettre en lumière l’ingéniosité urbaine et la créativité quotidienne des Kinois. Chaque œuvre, dans son esthétique comme dans sa matière, semblait parler le langage de la rue, du vécu et de la débrouille.
Pourtant, derrière cette effervescence, un constat s’impose : le nombre d’artistes présents était bien en deçà des attentes. Le directeur artistique a regretté le faible engouement autour de l’appel à candidatures. Une ironie quand on sait combien le thème même de l’exposition – la débrouille et l’inventivité locale – résonne avec une ville où l’art se pratique parfois sans galerie ni cadre.
Mais peut-être est-ce là la vraie leçon du tour : la créativité kinoise ne se mesure pas au nombre de participants, mais à la densité des idées qui naissent malgré tout. Et si cette dernière escale a réuni peu de mains, elle a surtout révélé une vérité persistante : à Kinshasa, même dans le silence, l’art trouve toujours une manière de se faire entendre.
Un terminus, certes. Mais un terminus plein de promesses, de bruits, et de recommencements.
Wa Mulenda
Écrivain et Critique d'art






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