Mémoire des rites et identité des peuples : regards croisés sur Ordalies et Verrücktes Blut

Le cinéma est un vecteur de communication de la culture d’un peuple, laquelle culture représente l’identité et la mémoire collective de celui-ci. À l’ère du numérique, où le monde s’offre à chacun comme un village planétaire, la question d’une présence réelle dans un milieu pour appréhender son acte d'exister se pose de moins en moins. Il suffit d’un simple clic pour connaître et appréhender un peuple.

Dans ce sens, les deux films qui nous ont été proposés par la structure Ciné-club Minzoto, dans le cadre de sa tournée annuelle, méritent une attention particulière, surtout dans le contexte actuel de débat autour de la restitution des biens culturels.

En effet, Ordalies et Verrücktes Blut abordent, l’un et l’autre, les notions de pratiques traditionnelles et de croyances séculaires. Tous deux expriment, au fond, un désir manifeste d’affranchissement.

Ordalies, le tribunal de l'invisible, réalisé au Congo-Brazzaville, met en scène le tribunal visible des réalités invisibles. Arrêtons-nous là : quelle prétention s’octroient ces humains à juger le non-physique ? Manifestement, l’humain est un être à double dimension : physique et spirituelle. Son côté visible ne s’éloigne pas du spirituel ; il sert de pont pour manifester l’invisible. On peut, sous cet angle, évoquer le fameux apophtegme biblique : « ce qui est lié sur la terre sera lié dans le Ciel ». Autrement dit, le visible est l’expression de l’invisible.

Ainsi, Ordalies, tribunal de l’invisible, explore l’affranchissement des forces invisibles qui entravent l’humain, se présentant sous forme de sortilèges. Avec toute son africanité, ce film révèle au grand jour un acte d’affranchissement spirituel.

Cependant, cette manière de faire ondule entre la tradition et la modernité africaine, notamment congolaise, où l’on voit des juges, magistrats et avocats vêtus de toges modernes. Ils ne sont pas devenus avocats ou juges par des études de droit, mais sont le fruit d’un rite initiatique de transmission du savoir, tels des Upanishads.

Cette lecture de la tradition se fait en parallèle avec le film allemand Verrücktes Blut, qui se traduit par Sang chaud, dans lequel l’enfant Kenan célèbre ses neuf ans. Son anniversaire est marqué par deux moments. Premièrement, on l’initie à l’âge de la raison à travers la boue au bout de ses doigts, considérée comme une onction rituelle, tandis que le tissu rouge attaché à son bras droit marque un insigne rituel. L’acte de lui remettre une arme pour tirer en l’air après son entrée constitue un geste interprété comme un rite d’affirmation du courage.

Ces faits renvoient à l’ancestralité, dans laquelle tirer un coup de feu apparaît comme une forme de désacralisation de la peur. Deuxièmement, l’enfant devra également passer par la circoncision, constituant un rite de passage initiatique. Lui ôter la peur est d’une importance capitale. Mais cette ancestralité est-elle dénuée de modernité ? À cette question, la réponse est négative. En effet, l’arme utilisée porte déjà la marque du présent.

On peut donc dire que ces deux films interrogent le passé sous le regard du présent. Ces œuvres, de part et d’autre, expriment d’un côté un acte d’affranchissement spirituel et, de l’autre, une forme de reconnaissance implicite par l’État. Reconnaître ces pratiques, c’est ouvrir le champ à une meilleure compréhension de certaines réalités. Si le spirituel ne s’attache pas directement aux pratiques juridiques, le tribunal de l’invisible s’en attribue néanmoins une part.

Verrücktes Blut, quant à lui, donne accès à un univers de croyances. « L’homme a horreur du vide », dit-on. Ainsi, la pratique de l’affranchissement apparaît comme un leitmotiv visant à libérer l’enfant de la peur qui habite tout être humain. Néanmoins, on notera que s’affranchir de certaines choses, notamment de la peur, est un acte psychologique nécessitant une véritable volonté.


Toutefois, la question de la restitution des œuvres d’art africaines, thématique très discutée actuellement, nous pousse à une réflexion approfondie sur ces deux pratiques mises en lumière dans ces films. La tradition, l’ancestralité et leurs croyances : comment se les réapproprier ? Un peuple coupé de son passé peut-il encore l’accueillir dans toute sa splendeur ?

On constate que les pratiques d’hier ne nous parviennent plus telles qu’elles étaient. Elles sont désormais hybridées. Leur réception nécessite à la fois une volonté et un détachement. La volonté consiste à changer la perception qui nous a été inculquée et à repenser ces pratiques autrement. Le détachement, quant à lui, implique de se libérer de toute radicalité. Il s’agit d’accueillir le passé tel qu’il se présente et de l’accommoder au présent, en perpétuelle quête du futur. Ainsi, nous pourrons créer une nouvelle manière de voir les pratiques africaines, mais surtout de les mettre en œuvre à nouveau et de les faire reconnaître au niveau institutionnel.

IKAMI KIWU JONATHAN

Critique d’art

Écrivain

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