Le symbole donne à penser: Ferré Gola sous le masque de X-OR
« Le symbole donne à penser », disait Paul Ricœur. Il porte toujours deux possibles compréhensions : la première est latente, la seconde immédiate. Mais, les deux ne donnent pas toujours une compréhension absolue, car pour Ricœur, le symbole a un excès de sens.
Dans ce sens, le choix de Ferré Gola de porter un masque de X-Or lors de son concert à Accor Arena n’est pas anodin. Nombreux y perçoivent une simple imitation, soit un hommage qui, peut-être, prédisait les grandes retrouvailles de Kenji avec Bruce Lee, Brandon Lee, etc.
Pourtant, cette représentation va bien au-delà d’un simple clin d’œil nostalgique. Elle constitue un symbole qui lui confère les qualités que véhicule le célèbre air accompagnant le personnage de X-Or : la protection, l’autorité, la vigilance et la maîtrise d’un espace.
Prenant en compte cet air symbolique et la représentation scénique de Ferré Gola, nous tâcherons de faire une étude comparative, ou plutôt une mise en contexte.
X-Or, le shérif de l’espace.
En se présentant sous les traits de X-Or, Ferré Gola, celui qu’on appelle « le Padre », semble indiquer être le père de la rumba dans sa génération, où celle-ci s’est hybridée au contact de plusieurs influences musicales. Ainsi, il demeure, dans ce sens, celui qui contrôle les quatre plis du pagne de ce genre musical.
Mais où donc Ferré Gola s’impose-t-il comme shérif ?
X-Or, son domaine, c’est notre galaxie.
Il n’y a aucun doute que Ferré Gola s’octroie, à travers ce masque, la responsabilité symbolique de gérer un domaine comme la rumba au Congo. Mais pas seulement le Congo : aussi d’autres nations conquises par la rumba. Il y est donc le shérif.
Ces autres nations constituent un assemblage d’étoiles, un essaim d’étoiles : c’est la galaxie de ceux qui s’amourachent de sa musique.
D’ailleurs, il s’est fait appeler, il y a bien longtemps, « prince de la rumba ». Rien donc n’étonne qu’il se présente implicitement comme le gardien du temple de la musique congolaise en perpétuelle mutation. Rumba, oui, mais une rumba aux multiples branches ; lui demeure, dans ce sens, celui qui veille à sa continuité et à sa cohérence.
X-Or, sur la Terre, il est comme toi et moi.
« Humain, trop humain », écrivait Friedrich Nietzsche. Terrien qu’il est, Ferré Gola ne s’offre pas le luxe de l’extravagance absolue. Bien qu’il se dise être comme le père ou le gardien du temple de la rumba congolaise, il ne s’accorde pas une grandeur majestueuse au-delà de celle de ses collègues. Ils appartiennent tous au même univers musical.
Sans se croire supérieur aux autres, Ferré Gola semble néanmoins assumer une posture de figure dominante dans l’imaginaire de la rumba contemporaine. Ainsi, comme tout Congolais portant la musique en lui, en s’habillant en X-Or, il ne revient pas sur ce qu’il sait être symboliquement : un protecteur d’héritage.
X-Or, dans le ciel, c’est lui qui fait la loi.
Dans le vécu musical congolais, il est semblable à tout autre artiste. Mais dans le Ciel qui porte la rumba, il apparaît comme celui qui fixe une certaine ligne esthétique. Il garde le patrimoine culturel dans son état le plus pur, tout en l’adaptant à son époque.
Peut-on dire alors que Ferré Gola n’a jamais hybridé la rumba ? Loin s’en faut. Il a lui-même été identifié dans le sillage d’autres styles et sonorités musicales. Mais, à la différence de plusieurs, il demeure reconnaissable dans sa manière de faire la rumba ; son identité artistique ne disparaît jamais derrière les influences.
Étant donné que la musique n’est pas qu’instrument, il sait nommément que son domaine, au-delà d’être un espace terrestre, est sa voix. Celle-ci constitue la richesse principale de l’art qu’il produit. Il y a donc lieu de comprendre que Ferré Gola se veut maître de la 36e chambre du temple de la musique congolaise, notamment de la rumba vocale.
X-Or, ne crains rien, il nous protégera.
Mais de quoi Ferré Gola protégerait-il les mélomanes ? Gardien du temple et défenseur d’un héritage musical, il protège symboliquement la mémoire léguée par Grand Kallé, Franco Luambo Makiadi, Tabu Ley Rochereau, Pépé Kallé, Madilu System, King Kester Emeneya, Papa Wemba, Koffi Olomidé ainsi que de Wenge Musica.
Face à cette lecture rapprochant le célèbre air de X-Or et le port du masque par Ferré Gola, ce dernier ne fait pas allégeance à un acteur de cinéma ; il met en scène sa propre conception de la rumba : un héritage à protéger, une loi artistique à transmettre et un royaume musical à surveiller.
Il apparaît alors comme la charnière entre la rumba telle qu’elle fut portée par les anciens et celle qui continue aujourd’hui à se réinventer sans perdre son essence.
Ainsi, derrière le masque de X-Or, Ferré Gola ne célèbre pas seulement une figure héroïque japonaise ; il met en scène une identité artistique. Celle d’un homme qui se voit comme gardien d’une mémoire musicale, protecteur d’un patrimoine et veilleur d’une galaxie appelée rumba congolaise. Il se recrée artistiquement, dépasse ses formes tel qu'on le reconnaît habituellement, et invente une posture scénique nouvelle.
Jonathan IKAMI KIWU
Critique d’art
Écrivain




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