Le Librisme : entre témoignage historique et impensé théorique
Introduction
Le Librisme. Les arts plastiques contemporains congolais offre à l'espace artistique congolais une traversée historique d'un mouvement qui a profondément marqué les arts plastiques vers la fin du XXᵉ siècle, vers 1996. Plus qu’un simple ouvrage d’histoire, il constitue le témoignage d’un agir artistique dont une grande partie du public ignore encore l’existence et la portée. Ce témoignage dépasse le seul Librisme. Il restitue également une part essentielle de l’histoire des arts plastique contemporains congolais, notamment les mouvements qui ont préparé son émergence et ceux qui s’en sont inspirés.
Publié au Centre Lakaze en 2025, cet essai de 123 pages, du critique d'art Alain Mpadi, adopte une structure tripartite. La première partie est consacrée à la peinture contemporaine congolaise, depuis ses origines jusqu'à l'émergence du Librisme. L'auteur situe les débuts de cette pratique artistique avec la création de l'Académie des beaux-arts de Kinshasa, en 1943. Une telle position appelle cependant une interrogation préalable : qu'entend-on réellement par art contemporain ?
Pour répondre à cette question, Alain Mpadi convoque notamment Sigismond Kamanda et Robert Atkins. Le premier considère l'art contemporain comme un art détaché de celui de nos aïeux ; le second le définit tout simplement comme l'art d'aujourd'hui. Ces approches sont évoquées sans être véritablement discutées. L’auteur ne prend pas clairement position sur cette notion pourtant centrale, laissant le lecteur dans l’attente de sa propre compréhension de l’art contemporain.
Au-delà de cette question conceptuelle, l'auteur retrace l'histoire de l'Académie des beaux-arts en insistant sur son évolution et en mettant à l'honneur plusieurs figures majeures de la peinture contemporaine congolaise. Il montre combien le Librisme serait l'aboutissement d'une dynamique portée par les différents mouvements artistiques apparus depuis les années 1970, entre autre le Sabléisme, la Nouvelle Génération, l'Avant-gardisme ou encore le Grand Atelier. C'est dans cette effervescence qu'émerge, en 1996, le Librisme, sous l'impulsion de Francis Mampuya, Germain Kapend et Eddy Masumbuku, alors étudiants à l'Académie des beaux-arts de Kinshasa.
Cette première partie vaut autant par sa richesse documentaire que par les nombreuses biographies qu’il rassemble. Cependant, cette abondance de références ne s’accompagne pas toujours d’une véritable prise de position de l’auteur, dont la voix demeure souvent en retrait derrière les citations.
Les idées se succèdent, les perceptions s'enchaînent, mais elles sont peu discutées ou véritablement incarnées par l'auteur lui-même. Il y a une certaine mesentente des titres entre l’auteur et le préfacier. L’un parle de «Librisme. Les arts plastiques contemporains congolais», le deuxième parle pourtant du «Librisme. Un témoignage», Dès lors, plusieurs interrogations s'imposent:
- Quel est le véritable titre de cet ouvrage ?
- Quelle est votre propre conception de l'art contemporain ?
Le Librisme : une liberté revendiquée, une définition insaisissable
La deuxième partie est consacrée au Librisme proprement dit : ses origines, son évolution, son impact, puis sa dislocation. Présenté comme un néologisme forgé à Kinshasa par des étudiants de l'Académie des beaux-arts, le Librisme apparaît d'abord comme un cri de révolte contre un enseignement jugé contraignant, prisonnier de règles et de principes académiques considérés comme étouffants. Pour Francis Mampuya, Germain Kapend et Eddy Masumbuku, l’enseignement dispensé à l'Académie des beaux-arts confisquait la liberté du génie créateur. Il imposait une manière de faire qui obligeait l'étudiant à créer « selon les maîtres », qu'il s'agisse de Ndanvu, de Lema ou de Liyolo.
Dès lors, il fallait tuer ces pères, mais les tuer avec amour3 .
Cette liberté revendiquée constitue le principe fondateur du librisme. Elle marque une rupture avec l’agir esthétique académique en refusant de réduire la création aux modèles hérités des maitres.
Le librisme ne se définit donc ni par un style pictural particulier ni par une signature plastique identifiable, mais par une manière d’habiter l’acte créateur où l’artistique revendique l’autonomie de son expérience esthétique. Francis Mampuya le définit comme « l'expression de l'âme qui ne connaît point les limites officielles du concept art, mais qui le remet en question afin de l'élargir ». Cette définition met en avant une ouverture de la pratique artistique, libérée des contraintes académiques et soucieuse de repousser les frontières de la création. L'artiste ne serait plus identifié à un Lema ou un autre maître, mais à sa propre expérience esthétique.
Eddy Masumbuku déplace toutefois le débat. Pour lui, le Librisme serait non seulement une «quête identitaire, mais comme un acte visant la revendication de la liberté dans le choix et l'usage des supports artistiques. Cette liberté permet à l'artiste de créer des objets à la fois artistiques et utilitaires.» Cette définition confère aux arts plastiques contemporains congolais une identité particulière, où l'artiste rejoint l'artisan dans une même dynamique créatrice. Une objection s’impose. En faisant de l'utilité un élément constitutif de l'œuvre, ne risque-t-on pas de faire glisser le Librisme vers une théorie de l'art de subsistance, où la création serait avant tout destinée à répondre à une nécessité économique ? Une telle lecture paraît difficilement conciliable avec l'une des finalités essentielles de l'art : la contemplation. Sans nier que l'œuvre puisse remplir des fonctions sociales ou utilitaires, réduire son horizon à cette seule dimension reviendrait déplacer le centre de gravité de l’œuvre, au risque d’en obscurcir sa vocation contemplative.
Malgré ces différentes approches, Alain Mpadi ne situe jamais véritablement le Librisme sur le plan théorique. Tantôt présenté comme un mouvement artistique, tantôt comme un état d'esprit, il demeure une notion aux contours mouvants. Si le Librisme est avant tout une révolte contre l'académisme, en quoi se distingue-t-il réellement des autres mouvements qui, à travers l'histoire de l'art, ont revendiqué la liberté créatrice ? rien, dans l’ouvrage, ne permet réellement de distinguer le librisme des autres revendications modernes de la liberté créatrice.
L'auteur rapporte également que cette révolte ne s'est pas limitée au champ des idées. Au nom du Librisme, certains étudiants perturbaient le déroulement des cours, contestant ouvertement l'autorité académique. Cette attitude leur valut des sanctions allant jusqu'au renvoi de l'Académie des beauxarts. Ce détail, loin d'être anecdotique, montre que le Librisme ne fut pas seulement une posture artistique ; il constitua aussi une forme de contestation institutionnelle.
Dans cette partie, on revient enfin sur la première exposition du mouvement, avant d'aborder ce qui apparaît comme l'un des moments décisifs de son histoire : son éclatement. Cette dislocation n'est pas le résultat d'une pression extérieure, mais d'une fracture interne. Chacun des principaux acteurs choisit désormais sa propre voie, c'est ce que je qualifierais volontiers de « combat des ismes » : Francis Mampuya développe le Librisme Synergie, Germain Kapend fonde le Maïshisme, tandis qu'Eddy Masumbuku inaugure le Fouillisme. Certains parlent d'un prolongement du Librisme ; d'autres y voient une rupture. La déclaration de Germain Kapend : « Je ne suis plus libriste ! » semble d'ailleurs rendre difficile l'idée d'une simple continuité. C’est l’éclatement doctrinaire.
Face à cette fragmentation, l’éclatement du mouvement rend aujourd’hui difficile l’identification d’un noyau théorique propre au librisme. Si les racines se sont consumées, le tronc ne peut encore produire de la sève. Comment reconnaître le Librisme dans l'acte de création lui-même ? Si la liberté artistique consiste uniquement à produire en dehors des règles et des principes, le Librisme ne constituerait-il pas, tout simplement, l'une des nombreuses expressions de l'art contemporain ?
Pourtant, tout au long de l''ouvrage, Alain Mpadi hésite à inscrire clairement le Librisme dans cette filiation. C'est précisément cette hésitation qui nourrit l'un des principaux impensés théoriques de son essai. L’éclatement du librisme ne fait finalement que renforcer l’ambiguité déjà relevée. Si le mouvement se définit uniquement par le refus des normes académiques, sa spécificité devient difficile à établir. La fragmentation de ses fondateurs rend ainsi plus urgente encore une conceptualisation rigoureuse du librisme.
La performance artistique : une lecture conceptuellement fragile
La troisième partie est consacrée à la performance artistique. Alain Mpadi la présente comme une expression artistique destinée à accompagner les autres formes d'art. Selon lui, elle fait partie intégrante de l'agir de l'artiste et intervient dans la mise en œuvre de sa création. Il se positionne également comme un témoin privilégié de l'émergence de cette pratique en République démocratique du Congo, allant jusqu'à en retracer les premiers moments.
L'auteur rappelle que la performance puiserait ses racines en Angleterre au cours du XXᵉ siècle. En RDC, cependant, il situe son apparition autour des années 2001, à l'occasion de l'exposition individuelle Émergence d'Eddy Masumbuku. Cette exposition, qu'il présente comme la troisième et dernière manifestation du Librisme avant son éclatement, aurait marqué l'entrée de la performance dans le paysage artistique congolais.
À ce propos, il rapporte une anecdote sur Eddy Masumbuku ignorant lui-même qu'il réalisait une performance artistique lors de son exposition. C'est le critique d'art Célestin Badibanga Ne Mwine qui lui aurait appris que l'action qu'il venait de produire relevait de la performance artistique. Cette précision éclaire certes un moment important de l'histoire des arts plastiques contemporains congolais, elle ne saurait toutefois tenir lieu de définition conceptuelle de la performance.
La définition que propose Alain Mpadi réduit la performance à une pratique dépendante des autres formes d'expression artistique. Une telle conception paraît difficilement soutenable. Elle prive la performance de son autonomie esthétique et de sa portée conceptuelle. Cette difficulté conceptuelle n’est d’ailleurs pas isolée. Elle prolonge l’hésitation théorique déjà observée dans la définition du Librisme lui-même.
Or, le dictionnaire illustré que l'auteur mobilise contredit lui-même cette lecture. Il définit la performance comme un « mode d'expression artistique contemporain consistant à produire des gestes, des actes ou un événement dont le déroulement temporel constitue l'œuvre ». Cette définition montre clairement que la performance est une œuvre d'art à part entière. Elle ne se contente pas d'accompagner une autre pratique artistique ; elle est elle-même le lieu où l'œuvre advient.
Dès lors, considérer la performance comme un simple prolongement de la peinture, de la sculpture ou d'une autre discipline revient à méconnaître son autonomie. Ce qui fait la singularité de la performance n'est pas sa dépendance à un autre médium, mais sa capacité à faire du corps, du geste, du temps et de l'action les matériaux mêmes de l'œuvre. L’ambiguïté provient sans doute d’une confusion entre la performance comme catégorie esthétique et la performance entendue dans son acception ordinaire comme simple accomplissement. Si l'on admet que la performance constitue un art autonome, entretient-elle des affinités profondes avec le Librisme ? Près d'un quart de siècle après Émergence, quel est l'impact réel de la performance dans les arts plastiques contemporains congolais ?
Entre témoignage et théorie : les limites de l'ouvrage
« Le Librisme. Les arts plastiques contemporains congolais » se présente comme un ouvrage qui entend restituer l'histoire d'un mouvement artistique ayant profondément marqué les arts plastiques contemporains en République démocratique du Congo.
Sous cet angle, l'ouvrage apporte une contribution importante. Il vient enrichir un champ documentaire encore peu fourni sur l'histoire des arts plastiques contemporains congolais. Il rassemble des témoignages, des faits, des noms, des dates et des épisodes qui méritaient d'être conservés. Sa valeur historique est donc incontestable.
Cependant, cette richesse documentaire ne s'accompagne pas toujours d'une véritable élaboration théorique. C'est précisément là que réside, selon nous, la principale limite de cet essai. Dès les premières pages, une ambiguïté s'installe autour du titre même de l'ouvrage. L'auteur annonce « Le Librisme. Les arts plastiques contemporains congolais », tandis que le préfacier évoque « Le Librisme. Un témoignage. » Cette hésitation n'est pas anodine. Elle traduit, dès l'entrée en matière, une oscillation entre deux projets distincts : écrire l'histoire d'un mouvement ou en proposer une conceptualisation.
En abordant les dernières pages, l’auteur parle de la métaphore du stylo et du crayon. Sans jamais l'assumer explicitement, il privilégie le crayon à la place du stylo lorsqu'il affirme : « Nous ne sommes pas contre tout cela. Il est légitime que tout celui qui a entrepris des études universitaires les mène le plus loin possible. Toutefois, le constat est que, d'une manière ou d'une autre, la vie et la vocation de l'artiste en pâtissent. D'une certaine manière, le génie créateur de l'artiste et sa créativité en souffrent. »
Cette réflexion ouvre un débat essentiel. Les études supérieures constituent-elles un obstacle à la liberté créatrice ? La formation académique appauvrit-elle nécessairement le génie artistique ? Peuton réellement opposer savoir et création ? À la lecture de ce passage, il semble que l'auteur paraît suggérer que la fréquentation de l'université risquerait d'étouffer la spontanéité de l'artiste. L'exemple de la performance d'Eddy Masumbuku, évoqué dans le livre, semble d'ailleurs nourrir cette opposition entre savoir et création. La performance qui met en scène la mort de la connaissance et son deuil au dépend d’une ignorance voulue et entretenue. On comprend donc que l'ignorance volontaire serait la condition de la liberté artistique tant prônée dans le librisme. Il faut noter que refuser certaines formes d'académisme ne signifie pas nécessairement renoncer au savoir.
Avant d'opposer science et liberté artistique, encore faudrait-il définir ce que l'on entend par liberté artistique. L'art demeure l'une des plus hautes expressions de la vie humaine. Sa rencontre avec la pensée, la recherche ou les études n'est nullement contradictoire. Emmanuel Kant rappelait déjà que le génie artistique ne procède pas de la simple application de règles ; il invente lui-même les règles de son art. Dès lors, poursuivre des études ne retire rien à cette faculté créatrice. Au contraire, la formation peut enrichir la technique, élargir la culture et offrir à l'artiste de nouveaux moyens d'expression, sans jamais remplacer l'originalité qui fonde le génie. Ainsi, les études donnent à l'artiste les moyens de créer ; la liberté artistique lui permet de choisir ce qu'il fera de ces moyens.
L'une ne détruit pas l'autre. Elles peuvent, au contraire, se nourrir mutuellement. Les artistes qui fréquentent les universités ne recherchent pas uniquement des diplômes ; ils cherchent également à approfondir leur savoir-faire, leur regard critique et leur compréhension de leur propre pratique.
Qu'il soit donc anathème celui qui poursuit la science uniquement pour les titres académique !
Une autre limite majeure traverse l'ensemble de l'ouvrage. Alain Mpadi construit largement sa démonstration à partir des propos des autres. Les citations abondent, les témoignages se succèdent, les définitions s'enchaînent. Pourtant, l'auteur intervient rarement pour prendre clairement position.
Cette retenue est particulièrement perceptible lorsqu'il est question du Librisme lui-même, de l'art contemporain ou encore de la performance artistique. À cela s'ajoutent plusieurs redites qui affaiblissent parfois le rythme de la démonstration. Certaines idées reviennent à plusieurs reprises sans véritable approfondissement.
Un livre nécessaire qui appelle encore le débat
Qu'à cela ne tienne, « Le Librisme. Les arts plastiques contemporains congolais » d'Alain Mpadi, vient s'ajouter au nombre encore restreint des ouvrages consacrés à l'histoire des arts plastiques contemporains congolais. À ce titre, il constitue une contribution importante. Il restitue une mémoire artistique longtemps dispersée et remet au centre du débat un mouvement majeur de l’art Congolais.
Cependant, cette richesse documentaire laisse subsister plusieurs zones d'ombre. Le Librisme demeure insuffisamment pensé comme concept. L'auteur raconte davantage le mouvement qu'il ne le théorise.
Le Librisme mérite aujourd'hui d'être pensé au-delà du témoignage. Il appelle une conceptualisation plus rigoureuse, une mise en perspective historique plus large et un dialogue avec les grandes théories de l'art contemporain. C'est à cette condition qu'il pourra dépasser le statut de souvenir générationnel pour s'imposer comme une véritable catégorie de pensée esthétique.
En définitive, « Le Librisme. Les arts plastiques contemporains congolais » ouvre une voie et relance un débat qui ne saurait être refermé. Sa principale force est peut-être d’inviter les critiques, artistes et les chercheurs à poursuivre une réflexion encore inachevée sur l'une des expériences artistiques les plus singulières de l'histoire récente des arts plastiques congolais.
IKAMI KIWU Jonathan
Écrivain
Critique d'art
Éditeur



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